Dans sa conquête, l'envahisseur ne vient plus avec ses armes, mais avec son argent, lequel a des effets dévastateurs s'il sert au tourisme sexuel.
La recherche de pâturages, puis l'appétit de conquête et de domination, puis l'attrait des continents nouveaux, puis le rejet des sociétés injustes ont poussé les humains, colonisés et colonisateurs à traverser les frontières et les océans pour explorer de nouveaux rivages, pour fuir leur misère ou accroître leur pouvoir.
Une industrie enrichissante
Au tournant du dix-neuvième siècle, quelques romantiques anglais inventent l'exode temporaire, pacifique et individuel, sans autres motifs que la curiosité des autres cultures, l'attrait des climats souriants, le désir de contempler de beaux paysages, ou le goût d'un certain passé. Ce nouveau type de voyage prit le nom de tourisme et deviendra, avec le développement des transports et l'apparition d'une classe moyenne au pouvoir économique sans précédent, l'une des premières industries au monde: pour l'année 2006, 848 millions d'arrivées internationales ont généré 733 milliards de dollars. Une industrie où chacun s'enrichit comme il peut, selon la mise de départ qu'il est en mesure d'offrir: en investissant massivement dans la construction de chaînes d'hôtels ou en offrant son corps - ou celui de ses enfants.
Tourisme sexuel: troisième trafic illégal au monde
Le tourisme sexuel est le troisième commerce illégal dans le monde, après la drogue et les armes.
Le tourisme qui offre tant de possibilités de découverte et de partage entre les peuples est un formidable outil de progrès pour tous les pays, notamment pour les pays les plus pauvres. Mais le déséquilibre entre des niveaux de vie très différents engendre un grand nombre d'effets négatifs: économie illégale, saccages des écosystèmes, propagation des infections, banalisation et dégradation des sanctuaires... Dans les pays les moins nantis, les touristes fortunés font figure de prédateurs.
La réduction des inégalités est un point particulièrement critique lorsque le tourisme s'accroît dans un pays. Pour que les populations locales profitent mieux de la manne apportée par les voyageurs, des professionnels du tourisme, de l'environnement, du développement et de la santé ont créé en France, en 1998, l'Association Internationale pour le Développement, le Tourisme et la Santé (AIDéTouS) qui agit dans différents pays, et qui a des représentants permanents au Cambodge, en Guinée et au Madagascar.
Le combat d'AIDéTouS: la prostitution des enfants
Dans les années 80 et 90, le village de Svay Pak, à 11 km de Phnom Penh, au Cambodge, était considéré comme l'épicentre de la prostitution infantile en Asie du Sud-Est. Sous la pression des ONG, des mesures ont été prises pour y mettre fin. Malgré les raids et les scandales, la prostitution est toujours endémique dans ce village. Une enquête menée récemment par AIDéTouS dans les bordels de Svay Pak a révélé que 20 % des activités sexuelles des clients sont pédophiles. Une bonne centaine d'enfants y sont toujours contraints à la prostitution et ce nombre est en augmentation depuis trois ans. Parmi ceux-ci, 25 enfants de 14 ans ont été interrogés sur leur activité sexuelle avec les clients. Sur les 25 enfants, 13 avaient été dépucelés par un homme occidental, 8 par un Japonais, 3 par un Chinois.
À Seam Rep, près du complexe archéologique d'Angkor, le tourisme a littéralement explosé depuis que la région a été nettoyée de ses mines antipersonnel, et les hôtels pullulent depuis 2000. Mais tous les touristes n'y viennent pas que pour admirer les trésors de la civilisation khmère.
Une enquête auprès de 228 prostituées de la ville a révélé que le prix d'achat d'une fille vierge de 13 à 15 ans oscillait entre 50 et 1000 $. Les clients paient plus cher pour un enfant «vierge». Une fois «mis au travail», ces enfants subissaient de un à trois clients par jour, pour une rémunération de 2 à 5 $ pour les filles et de 5 à 10 $ pour les garçons.
À Phnom Penh, capitale du pays, 256 prostituées ont été interrogées par AIDéTouS:
- 68,5 % d'entre elles avaient entre 13 et 18 ans lors de leur première relation sexuelle;
- 95 % des clients qui les ont dépucelées n'ont pas voulu utiliser un préservatif;
- dans 79 % des cas, leur dernier client était un touriste;
- 94 % de ces touristes avaient plus de 30 ans.
Dettes, proxénètes et ITSS
Aux souffrances imputables aux abus des pédophiles et des proxénètes, s'ajoute pour ces enfants un très grand risque d'infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS).
Selon les prostituées, les clients recherchent des enfants «vierges» pour assouvir leurs désirs sans avoir à se préoccuper des ITSS. Pour satisfaire cette «demande», de plus en plus d'enfants sont poussés, de plus en plus jeunes, dans le lit des pédophiles étrangers qui ne veulent pas s'embarrasser d'un préservatif. Les proxénètes exigent une grande productivité de ces enfants. Une fois vendu(e)s pour leur virginité, ces enfants restent dans la prostitution, d'une part parce qu'ils ne peuvent plus réintégrer leur groupe d'origine et, d'autre part, parce que le réseau de proxénètes impose un système de dette qui ne peut être remboursée par les parents qu'en prostituant leur enfant durant plusieurs années.


